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  • : AMERZONE
  • : Ce blog réunit mes écrits depuis des années sur divers sujets : actualité, politique, fascisme, religion, sexe, amitié, sous forme de pamphlets, d' articles, de nouvelles et de poèmes. Il est mis à jour régulièrement. Bon voyage dans mon univers !
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17 décembre 2006 7 17 /12 /décembre /2006 14:25
1997. QUELQUE PART EN BORISVIANIE ...
 
Le square était presque désert. C'était vers les cinq heures, un après-midi d'automne comme les autres, si ce n'était que cette année-là, la neige s'était mise à tomber plus tard dans la saison.
Les flocons, d'une belle couleur verte feuilletée, tombaient doucement en lanières inégales sur la petite place. Les enfants qui jouaient, essayaient de les retenir pour les collectionner, mais, dès qu'ils touchaient le sol, les flocons s'enflammaient aussitôt dans un crépitement d'étincelles laissant parterre une traînée verte.
Un vieil homme marchait lentement, les mains enfouies dans les poches de son manteau. A une cinquantaine de mètres de là, au kiosque à journaux, il vit un garçon d'une dizaine d'années s'arrêter quelques instants. Celui-ci, feuilletant un magazine, se mit soudain à courir en le serrant sur sa poitrine.
Aussitôt, le marchand sorti comme un fou, et se mit à poursuivre le gamin.
 
"Hé là toi, voyou, rends-moi çà! Au voleur!"
 
Le garçonnet se retourna tout en courant et vint buter contre le vieillard.
Celui-ci, prévoyant, le plaqua avec ses mains et chuchota au garçon affolé:
 
"Ne dits rien; n'aie pas peur et laisse moi faire".
 
L'enfant était paralysé. Déjà le marchand était près d'eux.
 
"Espèce de voyou, malhonnête!" criait-il.
 
Il leva la main, mais le vieil homme s'interposa.
  
"Mais attendez bon sang".
 
Il baissa la tête vers le petit et dit à voix haute en lui faisant un clin d'oeil:
 
"Je t'ai déjà dit cent fois de payer quand tu prends quelque chose" Et relevant la tête vers le marchand: "Excusez-le mais je lui ai dit qu'on allait acheter un magazine et il n'est pas bien au courant de la façon de l'acquérir, il est encore très jeune. Tenez et excusez-moi encore".
 
Il tendit à l'homme deux pièces d'étain et une autre de tissu. C'était bien plus que le prix de la revue, et le marchand d'automne - qui ne tenait le kiosque qu'en cette saison - n'insista pas. Il repartit néanmoins en maugréant et en jetant des regards suspicieux au vieillard et à l'enfant.
Le petit garçon tenait le magazine droit contre lui, des deux mains, et regardait le vieil homme qui reprenait sa route.
 
"Hé m'sieur, merci m'sieur ! Heu ... pourquoi vous avez fait çà m'sieur?"
 
Le vieil homme s'arrêta.
 
"Et toi, pourquoi?"
 
Le petit garçon regarda parterre, l'air bougon, et haussa les épaules. Le vieil homme soupira.
 
"Trahit sua quemque voluptas".
 
Le petit garçon le regarda, l'air ahuri, comme s'il venait d'Arcanis.
 
"Quoi, qu'est-ce que vous dites?"
 
Le vieil homme sourit.
 
"Ah, ce n'est rien, je pensais tout haut. C'est une maxime de Virgile qui dit que chacun a son penchant qui l'entraîne. Cela veut dire que chacun fait les choses qui lui plaisent; mais ce n'est pas toujours bien tu sais, comme ce que tu viens de faire, surtout sans raison."
 
Le garçon pinça les lèvres en une drôle de mimique.
 
"Comment t'appelles-tu?"
 
"Thierry... - répondit l'enfant - et toi?
 
 - Anatole.
 
 - Anatole; comme l'âne?
 
 - L'âne? Quel âne?
 
 - Celui de la bande-dessinée ... Philémon ! C'est dans Pilote !
 
 - Ah bon! Et tu lis çà toi?
 
 - Ouais c'est super. Dis Anatole, c'est qui "argile"?
 
 - Pas argile, Virgile!
 
 - Ah c'est un de tes copains?"
 
Le vieillard se mit à rire.
 
"Oh, non ! C'est un monsieur qui existait autrefois, dans l'antiquité d'un monde parallèle".
 
Ils s’arrêtèrent quelques instants pour regarder une petite vieille qui faisait du patin à roulettes sur la grande place, tout en jouant au bilboquet. Son chapeau était couvert de boulons multicolores sur lesquels des lanières de neige s’agrippaient. Elle tournait assez vite, en poussant des petits gloussements de satisfaction à chaque fois qu'elle arrivait à rentrer le morceau de bois dans un des quinze trous de la boule.
Le vieil homme se tourna vers Thierry.
 
"Mais dis-donc, tu n'es pas à l'école?
 
 - Ca va pas non? C'est les vacances!
 
 - Ah. Et tes parents ne sont pas en vacances eux?
 
 - Non, pas maintenant. Mon papa travaille à l'Energie Du Futur et ma maman, elle fait des ménages.
 
 - Et tes copains?
 
 - Bof, eux ils sont partis en vacances; en colo !
 
 - Hum! Dis, tu veux manger une glace?"
 
Les yeux de Thierry s’écarquillèrent.
 
"Oh ouais, super !!!"
 
Un poisson volant passa tout près de leurs têtes quand ils entrèrent dans le salon de thé.
 
 
 
* * * * *
 
 
 
                Ils en ressortirent une heure après. Le regard de l'enfant brillait de plaisir. Il avait littéralement dévoré une de ces nouvelles glaces composées de trois boules au goût de foin coupé, transparentes comme du cristal.
 
"Bon, hé bien je vais rentrer; - dit Anatole - tu ferais bien d'en faire autant, ta maman va s'inquiéter."
 
Thierry regardait au loin.
 
"Bof, j'ai le temps tu sais. Hé, je peux aller avec toi un bout de chemin; comme ça, je verrai où tu habites."
 
Anatole acquiesça d'un signe de la tête.
  
"J'habite pas loin tu sais."
 
Il tendait le doigt vers une petite maison nichée au fond d'une impasse.
 
"Mais qu'est-ce que tu fais comme travail ?" demanda Thierry.
 
"Oh, rien. Je suis à la retraite maintenant. Alors je lis, je me promène...
 
- Ah! Alors je pourrai venir te voir demain ?"
 
Le vieil homme lui tapota la tête.
 
"C'est d'accord. Allez à demain."
 
Il regarda partir Thierry, sourit en haussant les épaules, et rentra chez lui.
 
 
 
* * * * *
 
 
 
L'enfant revint le lendemain et plusieurs fois les jours suivants. Il s'établit entre Anatole et Thierry une complicité de plus en plus grande au fil des jours.
L'enfant venait souvent en fin d’après-midi pour faire collation. Après ils allaient faire un tour dans le parc. Ils parlaient ... l'un de Virgile, l'autre de bandes-dessinées.
 
Thierry questionna Anatole sur son passé. Le vieil homme lui raconta comment il avait travaillé dans le boulonnage des arbres métalliques de la ville. Ensuite, à l'âge de trente cinq ans, il avait pris sa retraite jeunesse pendant dix ans, ce qui permettait à ceux qui n'avaient pas de travail de pouvoir prendre la place de ceux qui s’arrêtaient pendant quelques années.
Pendant cette période, Anatole avait effectué plusieurs voyages dans le monde parallèle et en avait rapporté quantité de livres et de souvenirs avant que le passage ne se referme; cela, depuis la dernière guerre qui avait ravagé en grande partie l'autre monde.
 
Plus personne depuis ces années n'avait eu la possibilité d'y retourner, car le gouvernement de Borisvianie en avait fait condamner l’accès.
Ensuite, pendant sa deuxième période de travail, le vieil homme avait écrit des articles dans la revue nationale en tant que scribain public et il avait pris sa retraite définitive depuis trois ans.
 
Un jour, Thierry lui demanda:
 
"Dis, toi, t'en as pas d'amis ?"
 
"Oh tu sais, ils sont morts maintenant. Et puis des amis, on en a pas comme çà. Tu as lu le petit prince ?"
 
"Attends, - lui dit Anatole - regarde!"
 
Il alla à sa bibliothèque et revint un petit livre à la main.
 
"C'est un livre que j'ai eu il y a quelques années dans cet autre monde dont je t'ai parlé. C'est l'histoire d'un petit garçon à qui il arrive plein d'aventures, et un jour il rencontre un renard qui lui dit ... qui lui dit ... ah voilà le passage : écoutes ..."
 
" S'il te plaît ... apprivoises-moi.
 
 - Je veux bien, répondit le petit prince, mais je n'ai pas beaucoup de temps. J'ai des amis à découvrir et beaucoup de choses à connaître.
 
 - On ne connaît que les choses que l'on apprivoise, dit le renard. Les hommes n'ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez des marchands. Mais comme il n'existe point de marchands d'amis, les hommes n'ont plus d'amis. Si tu veux un ami, apprivoises-moi ! "
 
"Tu vois, l'amitié, c'est un peu comme Virgile a écrit de l'amour: Omnia Vincit amor. Cela veut dire que l'amour triomphe toujours."
 
"C'est pour ça que tu m'as aidé la première fois ? C'est parceque t'aime tout le monde ?"
 
"Oh non! Tu sais, on ne peut pas aimer tout le monde. Tiens, je te le prête" lui dit-il en lui tendant le livre.
 
 
 
* * * * *
 
 
Dans leurs promenades, il leur arrivait souvent d'aller au parc voir le montreur d'hologrammes. Il était toujours accompagné d'un bulleur qui n'avait qu'à souffler entre ses doigts savonneux. les bulles ainsi matérialisées, l’olographe imprimait des images à l'intérieur, par la pensée.
Ce jour-là, l’olographe ne vint pas. A sa place, il y avait un orgue de barbarie qui égrenait un air de musique moderne. Le jeune homme qui tournait la manivelle avec régularité semblait perdu dans ses pensées; il ne semblait pas voir sa compagne qui courrait dans tous les sens, ramassant çà et là les pièces d'étain que les gens leur jetaient.
Anatole et Thierry les regardèrent un instant, et reprirent leur chemin en direction de la maison.
La journée touchait à sa fin.
 
A quelques mètres de la petite impasse, ils entendirent un bruit derrière eux. Ils se retournèrent et virent deux hommes d'une trentaine d'années surgir d'une rue transversale en courant. Il était trop tard pour esquisser un geste; déjà les deux hommes étaient sur eux. Ils commencèrent à frapper Anatole tout en lui ordonnant de leur donner son portefeuille. Sous les coups, le vieillard tomba à terre; Thierry, en criant pour attirer l'attention, s'était accroché au bras d'un des deux hommes et essayait de le frapper pour que celui-ci lâche Anatole. L'homme se retourna et envoya rouler Thierry plus loin, avec violence. A présent, Anatole gisait à terre, et un des hommes lui fouillait les poches. Une fois l'argent pris, ils repartirent en courant; l'agression n'avait pas duré plus d'une minute, et personne dans le voisinage ne s'était manifesté.
 
Thierry aida Anatole à se relever et le conduisit à la maison en le soutenant. Le vieil homme se tenait le ventre en grimaçant.
 
Une fois chez lui, il ne voulu pas téléphoner au docteur. Il rassura Thierry en lui disant qu'il allait se reposer, que cela ne serait rien. Deux coups furent frappés à la porte qui s'ouvrit presque aussitôt. Une femme d'une quarantaine d'années se tenait sur le seuil. C'était la concierge de l'immeuble d'à côté qui avait entendu un bruit de lutte, et vu Anatole rentrer, soutenu par l'enfant. Elle dit à celui-ci de repartir chez lui, qu'elle allait appeler un docteur. Anatole reposait sur son lit; il avait l'air plus calme. Il dit aurevoir à Thierry, et ce dernier lui promit de revenir le lendemain, à la première heure.
 
 
 
 * * * * *
 
 
Quand Thierry arriva chez Anatole, vers huit heures du matin, les employés de l'Energie Du Futur commençaient leur tournée d'extinction des compteurs lunaires.
 
Arrivé à l'entrée de l'impasse, l'enfant s’arrêta net. Au fond de celle-ci un fourgon vert et bleu avec le symbole de l'éternité peint dessus, redémarrait de chez Anatole. Thierry en avait vu souvent de ces camionnettes et il savait à quoi elles servaient. A l'entrée de la petite maison, la concierge se tapotait les yeux avec un mouchoir. Prés d'elle, un homme habillé de noir, l'air docte, lui tendait un papier à signer. Le fourgon passa prés de Thierry qui le suivit des yeux.
 
Il aurait voulu crier, retenir le fourgon qui maintenant prenait de la vitesse et disparaissait au loin. L'enfant fit quelques pas dans la direction où le véhicule avait disparu. Il essuya les larmes qui coulaient sur ses joues. A présent, il restait là, les yeux dans le vague; il revoyait la silhouette d'Anatole s'avancer comme dans un brouillard. Il restait figé, se remémorant leur première rencontre...
 
Le vieil homme était parti comme il était venu, sans bruit; mais il y avait quelque chose de changé chez le petit Thierry. Il se dirigea vers le square, avec désormais la nostalgie de cette amitié accrochée au coeur, comme un petit morceau de soleil qui ne s'éteint jamais quand l'autre est parti.
 
  

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